L’idée maîtresse derrière le documentaire interactif CODE BARRE, c’est : choisir un objet autour de soi et se demander ce qu’il cache à l’intérieur. Chaque semaine, nous vous ferons découvrir les histoires d’objet d’invités. Nous avons demandé au dessinateur Theodore Ushev de nous parler d’un objet important pour lui.

Theodore est un réalisateur de films d’animation, un designer graphique et un illustrateur d’origine bulgare. Il a immigré à Montréal en 1999, après avoir étudié les Beaux-arts et travaillé comme créateur d’images à Sofia. Il est l’auteur de nombreux films d’animation, dont Vertical, The Man Who Waited, Tower Bawher, Tzartitza, and Drux Flux et son tout récent LipsettDiaries. Il a choisi de nous parler de son crayon.

 

En 1971, à leur sortie de l’école des Beaux-arts, mon père, Asen Ushev, et son meilleur ami, Alzek Misheff, ont organisé une exposition de peinture. Leurs tableaux abstraits n’ont pas plu au Parti communiste. Des hommes ont été envoyés pour les détruire et fermer l’exposition. Le lendemain, Alzek a annoncé à mon père son intention de partir à l’Ouest.

Tout juste avant de fuir illégalement le pays, Alzek lui a remis tout son matériel d’artiste – dont ce crayon. Il a quitté le pays le soir même pour se rendre en Yougoslavie. À partir de la côte, il a traversé la mer Adriatique à la nage pendant plus de neuf heures. Alzek est arrivé en Italie, où il est devenu un grand artiste. Il a entre autres fait sensation avec ses performances de natation dans des piscines. Comme celle qu’il a effectuée à bord du bateau de croisière Queen Elizabeth 2 pendant le voyage entre Londres et New York. Il a traversé tout l’Atlantique à la nage… dans la piscine!

Je n’ai appris cette histoire de fuite que beaucoup plus tard, quand mon père m’a donné ce crayon, en 1983, le jour de mon examen d’entrée aux Beaux-arts. Il m’a alors dit : « J’étais la seule personne qui savait que Alzek allait s’enfuir. Quand quelqu’un me demandait ce qui se passait avec lui, je devais mentir. Si j’avais dit la vérité ou si on avait trouvé son matériel d’artiste à la maison, lui et toute notre famille étaient en danger. Souviens-toi, Theodore, chaque chose que l’on reçoit peut couter la vie à un autre. Il faut toujours se taire et attendre ».

J’ai peu utilisé ce crayon pendant mes études. Je n’aimais pas les crayons automatiques, mais plutôt les crayons de bois avec lesquels on sent plus le tracé. Je l’ai parfois utilisé pour faire quelques planches. Lors de ma dernière année d’études, je l’ai égaré. Incapable de le retrouver, j’ai abandonné les recherches. Quelques jours avant mon examen d’entrée à une autre école, je suis passé par hasard devant le poste de travail des intendants de l’édifice. Une femme était là, en train d’écrire avec mon crayon ! J’ai donc pu le récupérer.

J’ai immigré au Canada en 1999 pour trouver du travail dans l’industrie de la création et des nouveaux médias. Je suis parti avec presque rien. Une seule valise, et ce crayon. Beaucoup de souvenirs de la Bulgarie en tête, mais aucun autre objet. Désormais, je fais les premières esquisses de tous mes projets avec ce crayon, que je considère aujourd’hui comme un talisman.

Grâce au silence de mon père, Alzek a survécu à sa traversée et est devenu un grand performeur. Et moi, grâce à ce crayon, j’ai réussi mon examen et suis devenu un artiste, comme mon père.

 

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Crédit photo: Anne-Marie Lavigne